Association des chefs décorateurs de cinéma

Sylvie Olivé et l’Amant double

En exclusivité | 01/06/2017

Première collaboration de SYLVIE OLIVE (ADC) avec François Ozon. Elle nous raconte les décors de l’Amant double, l’histoire d’une jeune femme prise entre deux amants jumeaux et psychanalystes, prise aussi entre réel et fantasmes.

Quelles directions vous a donné François Ozon ? Son scénario laissait-il déjà deviner les décors ?
Premier rendez-vous avec François Ozon, il me parle de son désir de situer son film dans un urbanisme que nous ne pourrions pas reconnaître du premier coup d’œil. Paris, certes, mais comme nous le voyons rarement, surtout pas « franchouillard » ou pittoresque.
J’étais d’autant plus d’accord avec lui que dès ma première lecture, intuitivement j’excluais toute esthétique « haussmannienne », moulures, ornements… aussi bien pour les extérieurs que pour les intérieurs.

Les années 30 et 40 sont très présentes à l’image, pourquoi cette période précisément ?
Je cherchais une modernité, une grande élégance, un contraste qui mettrait en valeur les corps et la chair. L’architecture des années 30 et 40 correspond parfaitement à ce souhait.
Je voulais une rigueur, une froideur, et j’ai privilégié les lignes tendues, les matériaux minéraux comme la pierre et le marbre.

Comment ont été pensé les cabinets de « psy » des deux jumeaux, Paul et Louis, et comment ont été trouvés ces décors ?
Pour un pareil scénario, j’ai cherché à travailler autour des similitudes. J’ai même pensé un moment construire un seul décor les 2 cabinets de psy, dans la même implantation, en changeant seulement la partie « décoration d’intérieur ».
Pour créer un effet perturbant, comme un « déjà vu » sans qu’on sache très bien l’expliquer. Puis la réflexion et les échanges avec François ont fait leur chemin.
Riches de ces sensations, les repérages ont commencé, nous menant à une maison de Mallet-Stevens, celle des frères Martel à Paris. J’ai tout de suite senti que quelque chose de l’esthétique que nous cherchions était là.
Parallèlement nous avons trouvé dans Paris un hôtel particulier des années 40 offrant des volumes qui nous ont fortement inspirés. C’est une vraie volonté que d’avoir choisi cette architecture très marquée.

Finalement, de la maison des frères Martel, nous n’avons pu tourner que la façade extérieure et le fameux escalier en colimaçon. La suite du parcours de Chloé en haut de l’escalier se situe villa Cavrois, une autre maison de Mallet-Stevens située dans le Nord. Elle a été récemment restaurée, nous avons eu l’autorisation de meubler 2 pièces pour le cabinet de Paul. 
Le cabinet de Louis, dans l’hôtel particulier, a été entièrement refait. Nous avons ajouté des marbres sur les murs, les colonnes, le sol, des bas-reliefs. C’est devenu un écrin froid, chic, presque clinique. Un décor plus intimidant, solennel, que le cabinet de son jumeau.




Vous n’êtes jamais entrés en studio ?
Tout le film a été tourné en « décors naturels », dénaturés…

Pourquoi avoir tourné en Belgique ?
Uniquement pour des raisons esthétiques, nous ne trouvions pas le pavillon du personnage joué par Jacqueline Bisset, tel que François se l’imaginait. Il est impitoyable sur les ambiances de pavillons ! Et se rappelait avoir vu ce qu’il cherchait à coté de Bruxelles ! Nous y sommes allés !

Vous disiez avoir joué avec les similitudes…
Nous avons consciemment travaillé avec certaines répétitions dans les décors des deux frères, certainement une empreinte de cette idée primitive d’imaginer les 2 lieux dans la même implantation.
Par exemple, l’escalier devient un « motif » que l’on retrouve dans le hall du cabinet Louis…la spirale, proche du vertige.
Autre motif, les jeux de miroirs permanents tout au long du film, à l’entrée du cabinet de Louis, le reflet de Chloé se démultiplie puis ne devient qu’un. Nous avons posé un nombre incalculable de miroirs dans ce film.

En préparation et une fois les décors en place, comment avez-vous travaillé avec François Ozon ?
J’ai énormément apprécié le tout premier travail préparatoire avec François, il laisse une grande liberté. C’est aussi un moment privilégié : le décorateur est le premier technicien avec qui un metteur en scène entre concrètement dans la fabrication de son film, premiers échanges, premières « visions », poser les bases. François sait reconnaître très vite ce qui l’inspire, et surtout sait très vite ce qu’il va en faire, comment il va le filmer.

C’est très intéressant, à la sortie du film, de le comparer avec les premiers dessins, ce qui en reste c’est souvent les premières intuitions fortes.
Nourrir le réalisateur est donc une grande satisfaction, décuplée lorsque je vois les rushes et la façon dont il a sublimé les propositions. François a un sacré œil ! C’est peu de le dire, puisqu’il cadre ses films, ça fait toute la différence.
Quand vient le temps du tournage, il tient à tout valider, dans les moindres détails, presque de façon obsessionnelle.

Chloé est gardienne dans un musée et la caméra montre différentes œuvres. Quelle fonction ont-elles et qui en est l’auteur ? Un artiste ? Un peintre ou un sculpteur de cinéma ?
Concernant l’exposition d’art contemporain dans laquelle Chloé déambule, c’était pour nous un décor très important, miroir de ce qui se passe dans son imaginaire et dans son corps. Il fallait créer une évolution, une atmosphère très particulière.
J’ai tout de suite pensé au travail de mon ami, l’artiste Eric Chabrely.
Beaucoup de ses pièces m’inspiraient une grande élégance, de la subtilité, de la sensualité, de la sexualité aussi.

Les toutes premières pièces de cet artiste que j’ai montré à François sont les vidéos de la premiere séquence du musée : des enfants figés qui tendent les bras et semblent jouer avec une tache de lumière qui elle, bouge, comme une apparition au bout de leurs doigts, une présence fantomatique. Quelque chose de la problématique de Chloé.
Il a été immédiatement séduit et ça a été le point de départ de l’exposition. Puis j’ai ajouté et inventé d’autres pièces au fur et à mesure, une installation de bulles géantes, comme des globules ; des sculptures organiques ont été fabriquées pour l’occasion par des sculpteurs de cinéma.


Nous avons eu la chance de tourner au Palais de Tokyo, dans une salle vide réservée à l’évènementiel, également une chance inouïe de pouvoir tourner au milieu d’une œuvre de Henrique Oliveira, exposée dans une autre salle.
Elle est faite de branches d’arbre sortant de poutres de béton, parfaite pour la mise en scène de François.
Voilà, pour répondre à cette question, ce fut un mélange d’un artiste invité pour l’occasion, de sculpteurs de cinéma, et d’un artiste exposant pour de vrai dans le lieu. Un mélange d’adaptation, de remodelage et de création, à l’image de ce que fut tout le travail sur ce film.

Merci à Sylvie pour ses documents de travail !
Illustrations : Lilith Bekmezian.
Captures d’images © Mars Films


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