Association des chefs décorateurs de cinéma

Samuel Deshors raconte les décors de Call Me by Your Name

En exclusivité | 07/03/2018

CALL ME BY YOUR NAME réalisé par Luca Guadagnino, tourné en 2016, distribué en France en 2018. SAMUEL DESHORS (ADC) est le Production designer de ce film anglo-italo-franco-allemand.

Avant ce film, vous aviez travaillé exclusivement pour le cinéma français. Comment êtes-vous arrivé sur cette coproduction tournée en Italie et en langue anglaise ?
C’est une longue histoire. J’ai travaillé pour la première fois avec Luca Guadagnino en 2012 sur un film commercial pour Cartier, un tournage de quelques jours à Paris. Il avait remarqué mon travail pour Christophe Honoré et a profité de ce projet parisien pour travailler avec moi.
En 2015 il m’a contacté pour un autre projet, le remake (qui n’en sera pas un) de Suspiria, le film de Dario Argento. Un projet ambitieux qui a pris un temps monstre à être financé et a été sans cesse repoussé. Au cours d’une de nos séances de travail entre l’Italie et l’Allemagne, Luca m’a alors parlé de son intention de tourner Call me by your name avant Suspiria. C’est comme ça qu’en préparant un film, je me suis retrouvé à en tourner un autre !
Au final, après bien des péripéties de financement, la coproduction française a abandonné Suspiria. Bye-bye le décorateur français, et c’est Inbal Weinberg qui a repris le projet.

La maison de la famille Perlman est un des personnages du film.
Oui, comme dit Luca, "Space is everything". Le décor, les lieux sont extrêmement importants dans son cinéma. Il aime créer des univers, des bulles dans lesquelles il fait plonger les comédiens (et l’équipe). Je crois même qu’il est incapable de travailler convenablement sans être lui-même dans cette bulle.
Pour Luca, le décor n’est pas simplement une jolie toile de fond, c’est un moyen de véhiculer ses idées et ses émotions. Bien sûr, quand il dit "Space is everything", il ne faut pas entendre que c’est le lieu qui fait le film. Mais l’environnement est le point de départ nécessaire.

Comment a-t-elle été choisie ?
C’est une villa que connait Luca depuis longtemps. Il a même songé à l’acheter pour y emménager. Et puis c’est finalement un film qu’il y a tourné, une autre manière de la posséder. Cette villa était le lieu idéal pour le film, c’est apparu comme une évidence. D’ailleurs, on en a même pas visité d’autres ! Elle offrait des volumes énormes, des détails architecturaux magnifiques et beaucoup de décors très différents dans un même lieu. Le rapport intérieur/extérieur y est très intéressant, avec des portes et des fenêtres de tous côtés. Cela offrait beaucoup de possibilités de mise en scène.
Pour tous les autres décors du film (les rues, les rivières, les villages, les ruines...), il y a eu au contraire énormément de repérages dans la région de Crema, en Lombardie.

Quelle est l’histoire de cette maison et dans quel état l’avez-vous trouvée ?
La villa Albergoni est une riche villa fortifiée datant du XVIIème et construite sur les ruines d’un ancien château. Elle se situe à Moscazzano dans la région de Milan.
Elle était inhabitée et non chauffée depuis de nombreuses années. Donc le travail a démarré par un gigantesque ménage ! Certaines parties étaient très délabrées et ont dû être restaurées.
Même chose à l’extérieur dans le grand parc, beaucoup de plantes et d’arbres étaient morts et nous sommes beaucoup intervenus.

Que souhaitait Luca Guadagnino sur le plan du décor ?
C’est une histoire d’amour, Luca voulait créer des lieux où la sensualité des personnages pouvait s’exprimer. Au premier titre, cette fontaine abreuvoir, lieu où les corps se dénudent. Mais aussi toutes les autres pièces de la villa, ainsi que beaucoup d’autres décors du film, comme les rues ou la campagne.
Le but était de retenir le temps. La villa semble être hors d’atteinte de l’hystérie du monde. Dans ce refuge intemporel, chacun prend le temps de vivre, d’aimer, de découvrir. Un hymne au temps long et lent. Une fois cette torpeur d’été Italien installé, pouvait s’exprimer la fulgurance et la violence d’un premier amour.
Ca, c’était le but à atteindre, le processus de travail a lui été beaucoup plus rapide ! Peu de temps, budget ultra serré. Mais quand Luca sait qu’on est sur la même longueur d’onde que lui, il a une confiance totale, ce qui permet d’aller vite.

Nous sommes en 1983 mais cette demeure est résolument tournée vers le passé, presque muséale ? Par exemple, la chambre d’Elio n’a rien d’une chambre d’adolescent, pas de piscine mais un bassin en pierre….
Luca voulait une vieille maison de famille. Sentir la splendeur passée, le temps révolu, un mode de vie révolu aussi. Nous devions sentir qu’elle était dans la famille depuis des générations. Le poids du passé était déjà là et nous l’avons accentué.
Luca voulait aussi un contraste fort entre le passé du décor et la modernité des objets du quotidien, les produits, les packagings, la nourriture, etc. Un peu comme si cette famille moderne, active et cosmopolite était anachronique dans sa propre maison.
C’est une maison de vacances, avec l’idée qu’on n’est pas dans ses affaires quotidiennes. Elio ne séjourne ici que quelques semaines par an. Son personnage aussi appelle ça, dans sa bulle de musique et de partitions, il n’a pas besoin de grand-chose d’autre dans sa chambre d’ado.
Quant au bassin, il n’y avait aucun point d’eau dans le jardin, il fallait donc le créer de toute pièces. Nous avons pensé au début à une piscine mais c’est rapidement apparu comme faux, un peu plaqué dans cette maison. Un bassin/fontaine/abreuvoir était beaucoup plus original pour méditer sur le sens de la vie et le vertige de l’amour (et vice versa).

Quelles ont été vos sources d’inspiration ?
Nous nous sommes beaucoup documentés, beaucoup de recherches visuelles, d’articles de journaux, de photos d’époque de rues et de villages, des photos de famille des gens de la région.
Après, pour les décors de ce film comme pour chaque autre film, j’aime écouter le lieu. Comprendre ce qu’il peut traduire et aller dans son sens, plutôt que de venir y plaquer mes recherches ou mes envies.

Comment s’est constitué l’équipe décoration ?
Une grande partie de l’équipe qui devait travailler sur Suspiria s’est du coup trouvée embarquée dans cette aventure. Côté français, j’ai dû voyager léger en emmenant avec moi qu’une seule personne : Muriel Chinal à l’ensembliage et qui a fait un énorme travail avec Luciano Cammerieri (Art buyer, sorte de régisseur d’extérieur) pendant toute la préparation, à collecter tous les meubles et accessoires, toujours dans cette économie réduite.
Le reste de l’équipe décoration était italienne. Roberta Federico, art director, Violente Visconti pour l’ensembliage de la villa, Sandro Piccarozzi aux accessoires sur le tournage, Paola Sforzini chef peintre et tous les autres.

Tout ce qu’on voit dans la villa a trouvé dans la région ou à Rome ?
Dans la villa, il restait quelques très belles pièces comme certains sofas ou le grand piano. Nous avons restauré tout ça et apporté énormément de mobilier, d’objets, miroirs, peintures, etc. Les choses les plus précieuses venant d’antiquaires de Milan et Vérone, par exemple les panneaux oiseaux asiatiques, les portraits camée du bureau, le mobilier de la salle à manger, les cartes dans l’entrée.
Mais il y a aussi du mobilier plus commun chiné dans différentes maisons de la région ou loué chez des brocanteurs. Nous avons apporté une foule d’accessoires et d’objets du quotidien. Et bien sûr, pour cette famille d’intellectuels, beaucoup de livres, de posters, de la musique, des tableaux...
Le but était de tout trouver dans les environs de Crema ou se tournait le film. Mais une fois la région écumée, les choses manquantes ont été rapatriées des studios de Rome, un peu en cachette de Luca qui ne voulait pas en entendre parler !

En dehors de l’ensembliage, avez-vous construit ou repeint, ou modifié la configuration des lieux ?
La plus lourde intervention en termes de décoration sur le film a été l’abreuvoir fontaine dans lequel se baignent Elio et Oliver. Il a été entièrement construit avec une structure en béton et recouvert de pierres de récupérations. Nous sommes allés chez un récupérateur de matériaux, sélectionner les grandes pierres plates, les pierres sculptées, les vieilles briques. Et l’excellent travail de peinture et patines de Paola Sforzini a fait le reste.
Nous sommes beaucoup intervenus à l’extérieur, sur l’aménagement du jardin : la terrasse côté cuisine, la pergola, l’escalier extérieur entièrement replanté. Nous avons apporté des arbres fruitiers, des pêchers.

Et concernant l’intérieur ?
Il y a eu beaucoup d’interventions plus ou moins légères. Nous avons restructuré la cuisine dans laquelle nous avons rouvert un vieux passe-plat condamné, ce qui donne un point de vue intéressant sur la salle à manger. Luca était amoureux du petit bar, une pièce minuscule que nous avons entièrement rénovée car elle n’était que tissu lacéré et poussière. Luca y a mis en scène toute une séquence intimiste entre Oliver et Elio.
Tapisserie aussi dans le bureau, dans la chambre des parents dont toutes les séquences ont disparu au montage. Egalement, un petit travail de restauration dans la salle de bain carrelée, existante et en l’état. J’ai été complètement scotché par cette pièce. C’est elle qui a déterminé le choix des chambres d’Elio et Oliver, et les circulations. La salle de bain au centre, point de rencontre ou d’espionnage.

Qu’en est-il des décors autres que la villa ?
Les personnages n’arrêtent pas de se déplacer, il y a finalement pas mal de décors extérieurs, et d’autres coupés au montage. Même si les rues et les villages ne semblent pas avoir bougé depuis des années, une foule de petits détails trahissent leur époque.
Il y a toujours quelques devantures de boutique à camoufler ou modifier, des marquages au sol, des panneaux de signalisations. Le bar de village avec les joueurs de cartes était un vrai bar désaffecté, donc pas mal d’interventions. Sur la façade aussi avec l’ajout de vestiges de vieilles devises fascistes.

Sur ce film, qu’est-ce qui pour vous a représenté la plus grande difficulté ?
Le principal challenge a été de travailler quasiment sans équipe française, dans un pays qui n’est pas le mien, une autre langue, d’autres méthodes de travail, d’autres réseaux, etc. La gageure d’un décorateur français pour un film très italien.
Travailler sans ses repères et réflexes habituels demande 3 fois plus d’énergie. Tout est nouveau. Tout doit être appréhendé d’une autre manière mais il faut pourtant installer un processus de travail efficace en un temps record.

De la lecture du scénario au dernier jour de tournage, votre meilleur souvenir ?
Je crois que la plus grande satisfaction a été de redonner vie à cette maison triste et un peu austère. Et de voir à quel point elle a influé sur l’atmosphère de tournage.
Même si ça n’a pas toujours été simple, avec des jours entiers de pluie incessante (les trombes d’eau dans certains plans ne sont pas l’œuvre des pompiers...), la capsule temporelle était bien là. Et comme un mini studio de cinéma, avec tous ces décors réunis en un seul lieu, la villa a offert une souplesse et un confort de travail à toute l’équipe.

Toutes les photos sur http://www.adcine.com/call-me-by-your-name


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