Association des chefs décorateurs de cinéma

Michel Barthélémy et les frères Sisters

En exclusivité | 28/10/2018

Fidèle à Jacques Audiard, MICHEL BARTHÉLÉMY (ADC) revient sur les lieux de tournage et les décors de THE SISTERS BROTHERS, une traversée de l’Oregon par deux couples, tueurs à gages et chercheurs d’or, en 1851.

Jacques Audiard est un grand cinéphile, vous-a-t-il recommandé de revoir certains classiques du western ?
Du côté des références filmiques, outre les classiques modernes comme Little Big man ou Unforgiven (Impitoyable), c’est surtout Missouri Breaks et L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford qui ont été des pistes de réflexion en amont.
De mon côté, j’ai regardé des films plus spécifiques sur le sujet comme Meek’s cutoff (La Dernière piste) de Kelly Reichardt, pour les convois de migrants, et Pale Rider de Clint Eastwood pour les prospecteurs.

Les paysages sont essentiels dans le film et plusieurs pays ont été envisagés pour le tournage. A quel moment des repérages êtes-vous intervenu ?
Jacques, Thomas Bidegain (scénariste du film) et les producteurs avaient déjà fait un tour en Roumanie, lors d’une première salve de repérages "d’inspiration" en 2015, sans décorateur. L’idée était alors de tourner en Amérique du Nord. Ils avaient donc fait le parcours de ce "road-movie", d’Oregon en Californie, pour se conforter dans l’idée de tourner au bon endroit, dans l’Ouest américain.
En 2016, j’ai participé à un voyage de pré-repérages en Espagne (Aragon et Navarre) sans Jacques, puis à un voyage d’étude dans l’Alberta au Canada, cette fois avec Jacques. Puis cette préparation s’est arrêtée au printemps 2016, pour différentes raisons.

Quand on a repris le projet en 2017, il a été décidé qu’on tournerait en Espagne, nous avons donc fait un deuxième round avec Jacques cette fois-ci, en essayant d’y loger tous les décors requis. La production française poussait pour un tournage en Europe, avec des acteurs américains loin de leur confort. Et puis les repérages canadiens n’avaient pas été totalement satisfaisants :
1. Les paysages étaient assez peu variés, soit une morne plaine avec des rivières en creux, soit les contreforts des Rocheuses, spectaculaires, mais uniquement des forêts de pins, de bouleaux.
2. Les décors extérieurs de villes western (il y en a plusieurs autour de Calgary, au sein d’immenses exploitations d’élevage) y sont plutôt intéressant, mais finalement plus tardifs, 1865-1890.
3. Pas vraiment d’option pour San Francisco.

On a donc commencé à travailler avec les Pyrénées comme hypothèse, avec la variété de paysages des plateaux de Navarre et des montagnes de l’Aragon. J’étais alors sur le tournage du film de Pierre Salvadori, En liberté ! . Avec Jacques, nous nous sommes retrouvés un week-end sur un des sites de Sergio Leone près d’Almeria (Espagne) que je connais bien pour l’avoir déjà entièrement retapé en 2002, pour Blueberry, c’est Fort Bravo à Tabernas. Le site était convaincant pour une ou deux des villes ainsi que pour les paysages plus désertiques de la Sierra Nevada.

Après quelques semaines où s’affinaient repérages et chiffrages, il m’est apparu qu’on ne trouverait pas tous les décors en Espagne, notamment des grandes plaines, et plus de décors de villes western en extérieur : je suis donc allé piocher dans les repérages photo en Roumanie des options complémentaires, notamment les backlots des grands studios de Bucarest, et des grandes plaines autour de Bucarest.
Avec la directrice de production, j’y suis allé repérer jusqu’au bord de la Mer Noire, pour le Pacifique. C’était en février et la nature n’était pas à son avantage...mais je suis revenu persuadé de l’intérêt de tourner là. D’une part, il y a pas mal de restes de décors de style western dans les 2 grands studios, Castel Films et Bucarest film Studios, et d’autre part, il y a du bois et la main d’œuvre pour construire en bois.
Il a fallu convaincre Jacques qui à un moment avait un peu pris la Roumanie en repoussoir pour lui préférer l’Amérique. A noter qu’il y a également eu une partie de tournage en France, avec la découverte du Pacifique sur la côte landaise.

C’est donc votre second western, un univers absent du cinéma français. L’expérience du Blueberry de Jan Kounen vous a-t-elle servi ?
Ce n’est pas exactement la même époque. Avec The Sisters Brothers, nous sommes dans le pré-western, avant les lignes de diligences, avant le train, avant la Winchester et les cartouches. Il y avait alors plus de pistolets à silex que de revolvers à barillet (on ne l’a pas montré pour éviter de faire "film de pirates"), et recharger son Colt prenait du temps (ça, le film le montre bien). Alors qu’avec Blueberry, on est plutôt dans les années 1865-1880, les dernières guerres indiennes…

Evidemment, j’ai entamé la préparation en ayant l’acquis du travail sur Blueberry, possédant personnellement beaucoup de documentation, en sachant aussi très précisément les avantages et inconvénients du village western de Sergio Leone. Ce site mythique est, en temps ordinaire, un parc d’attraction relativement modeste, il reste "dans son jus" entre 2 tournages, ce qui est un atout pour nous.
A contrario, il y a par exemple, juste à côté, un village western construit pour un autre Sergio Leone (Et pour quelques dollars de plus) appelé "Mini-Hollywood", mais inexploitable pour le cinéma car transformé en parc d’attraction, avec musée, boutiques et animations.

Le parcours des héros connait une progression, Jacksonville, Mayfield, San Francisco…
C’est un road-movie, c’est à dire que nos protagonistes sont tout le temps sur la piste, la plaine pour Warm et Morris, la montagne pour les Brothers, Charlie et Eli. Le challenge du film, c’est qu’ils traversent des villes tout le temps, et que ces villes n’existent pas !!
Dans le script, il y a autour de huit ou neuf "villes" différentes, avec la volonté que certaines se ressemblent, en construction le long de la piste qu’empruntent les milliers de migrants qui vont tenter leur chance dans les rocheuses, à l’est de San Francisco.
D’autres villes sont plus installées et nous avons utilisé plusieurs bases de décors existants dits "backlots", ce dont j’ai parlé plus haut, le décor "Sergio Leone" en Andalousie et les décors extérieurs des grands studios de Bucarest.


Il y a effectivement une progression, on quitte Oregon City, ville qui existe depuis 1830, déjà installée, puis on croise les "pioneer towns", les "villes champignons" qui suivent les convois de la ruée vers l’or, des villes en construction, le monde entier qui migre vers la Californie nouvellement américaine.
Ce fut vraiment un grand plaisir que de les construire, en Roumanie dans un immense terrain, un ancien champ de tir de l’armée. Les roumains sont très bons en construction bois, on aurait quasiment pu les filmer en train de monter ces maisons, de les couvrir et les barder avec des marteaux et des pointes, c’était magnifique ! On a pu construire ces maisons avec le bon langage architectural, le bon dessin.

En plus de l’échelle des villes qui augmente, avez-vous distingué le style de chacune, pour les différencier ?
J’ai joué avec les couleurs, je ne sais pas si ça marque beaucoup. La ville du départ est plutôt blanche, avec une "mansion" néogothique pour le dit "Commodore". Celle de Mayfield, ville de trappeurs, est monochrome brune, noire, couleur de boue et de peaux avec quelques éclats de couleur, malheureusement la rue principale a disparu du dernier montage. Jacksonville et la rue du duel-amputation est polychrome. San Francisco est rouge et mêle brique, pierre et bois ; une ville d’aliens et de tous les excès, passée de 800 âmes à 90000 habitants en 4 ans, tandis que la population des "natives" passait de 300 000 à 35000…


D’une façon générale, pour chacun des décors, vous vous donnez une idée directrice qui va vous guider ? Je pense à la fin du film, le retour dans la maison familiale, complètement isolée.
Il y a déjà les indications du script, ensuite on creuse la question au cours des repérages.... Après les repérages au Canada, on avait déjà acquis un fonds commun de références, ce qui permettait d’échanger en ayant des repères. Et puis il y a ces merveilleux daguerréotypes de l’époque du Gold Rush californien qui témoignent des lieux et des costumes.
Evidemment, je me raconte une histoire pour trouver des logiques, en parallèle du travail dramaturgique avec Jacques où obsessivement, on cherche quelle est la forme du film, qu’est-ce que ça signifie de tourner la nuit, à quoi doit ressembler la rivière…etc, un questionnement permanent et qui ne se termine qu’au montage.
La scène finale est tournée dans un coin de campagne au sud de Bucarest, non loin de la frontière bulgare. C’est une zone inondable, un peu marécageuse, entièrement sous l’eau en hiver et si charmante en été, une boucle de rivière, un pâturage avec des troupeaux envahissants. Il fallait donner cette idée de "sweet family home", modeste et bucolique.

En termes de lumière, Audiard a voulu affirmer la couleur, plutôt que faire un western sombre ou crépusculaire. C’est également visible dans les costumes.
Oui, Jacques a toujours demandé d’être haut en couleurs, même si la majeure partie des références sont des plaques daguerréotypes en noir et blanc...Dans la peinture américaine de cette époque, les représentations de ce monde sont très colorées, les chemises sont rouges, les chariots sont bleus, les paysages comme des polychromes bibliques, c’est un vision de l’’Eldorado, le mythe des villes d’Or que les Conquistadors ont longtemps cherché.

Pour ce tournage à l’étranger, vous avez réussi à imposer une équipe décoration française.
Oui, il faut avoir son "noyau dur" pour pouvoir faire un travail cohérent, et il y avait bien sur une forte équipe locale en Espagne et en Roumanie. La partie ensembliage, supervisée par Angela Nahum, une américano-espagnole qui a grandi en Colombie, a été totalement espagnole pour la partie Espagne et France, et hispano-roumaine pour la partie roumaine.
L’organisation du travail est différente de nos usages, car aussi bien en Espagne qu’à Bucarest, la construction et l’ensembliage sont gérés par des compagnies indépendantes, ce qui est toujours surprenant pour nous. On n’y trouve pas la cohésion de nos équipes françaises qui travaillent "en régie" -tous salariés- et où l’on constitue une seule équipe.
Mais d’une part, il faut s’adapter, c’est quand même le modèle mondialement utilisé, et d’autre part, sur des gros projets, il a quelques avantages quand on a des décors très étendus et éparpillés à gérer. Ces différents départements sont autonomes, l’un peut développer son projet sans attendre l’autre, le "set dec" * a son équipe de peintres, tapissiers, menuisiers, etc...Les bureaux de dessin (les plans, la partie architecture du décor) pour la construction et la peinture, ont été des bureaux partagés, avec une supervision française permanente.

Dans une interview, Audiard dit : « Nous avons été à flux tendu dans la fabrication des décors »
Oui c’est vrai, mais ça c’est dans la nature du décor de cinéma...Il faut trouver la bonne équation entre remplir toutes les cases requises par le script, et garder une souplesse pour la fabrication qui est parfois expérimentale avec Jacques…
Garder de la légèreté tout en poussant une caravane conséquente, les chevaux, les attelages, les costumes, la figuration, les armes, avec les difficulté d’accès dans les lieux de tournage quand on veut des paysages non pollués…avec plusieurs équipes qui travaillent simultanément Sud de l’Espagne, Nord de l’Espagne, Bucarest…..

* Set decoration (ensembliage)


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