Association des chefs décorateurs de cinéma

Anne Seibel en interview

En exclusivité | 11/05/2014

Au tour d’Anne Seibel de se coller aux questions de l’ADC ! On peut voir ses décors pour Une rencontre, une comédie romantique de Lisa Azuelos actuellement à l’affiche, en attendant la diffusion d’une nouvelle version de Rosemary’s baby, mini-série américaine réalisée par Agnieszka Holland.

A quoi, ou à qui, devez-vous de faire du décor de cinéma ?
Quand on est petit, on joue à notre futur métier. Des spectacles de marionnettes créés avec mon cousin dès 7 ans aux galas de danse à l’adolescence où je m’investissais autant dans les décors que dans les enchaînements et arabesques. La graine de la décoration était en gestation.
Une carrière de médecin planifiée, détournée vers l’architecture par un destin plus fort que tout.

Inconsciemment, j’ai écouté mon intuition et me suis naturellement dirigée vers ce qui me convenait le mieux. Ensuite, c’est un ami qui m’a ouvert les yeux en m’emmenant sur un tournage. J’y ai vu des gens qui faisaient ce que j’aimais faire depuis toute petite, créer des univers.
Je me suis incrustée une semaine, j’ai terminé mes études d’architecture et la rencontre par hasard d’un réalisateur m’a mis le pied à l’étrier et m’a fait rentrer par la petite porte du cinéma juste au bon moment.

Votre filmographie compte de nombreux films étrangers, une raison précise à cela ?
Ma rencontre avec Serge Douy, à mes débuts, au bar des studios de Boulogne, qui m’a demandé si je parlais anglais. Cette fois ci, j’ai béni l’abbé, professeur d’anglais, qui m’avait terrorisée sur les bancs de l’école.
En répondant « Oui, je parle bien anglais », les portes du cinéma anglo-saxon se sont ouvertes à moi en commençant par un James Bond, A View to a kill, avec le chef décorateur Peter Lamont.

A cette époque, il n’y avait pratiquement pas d’assistant décorateur français parlant anglais, j’ai donc enchaîné sur The Living daylights, un autre James Bond au Maroc et je suis rentrée dans une famille qui m’a régulièrement fait travailler en France et à l’étranger.
Mon nom a circulé comme Art Director parlant anglais et j’ai eu la chance de faire beaucoup de films anglais, américains, australiens, ... avec des réalisateurs prestigieux, pour cette raison.

Ensuite, les choses se sont enchaînées. Road, Movie, mon premier long métrage comme chef décoratrice, m’a été proposé par Ross Katz avec qui j’avais fait Marie-Antoinette.
Woody Allen a sans doute été influencé par les films étrangers de ma filmographie. Il connaissait les réalisateurs, les décorateurs, les producteurs. Il a misé sur cela pour me faire confiance et m’offrir Midnight in Paris, son plus grand succès, puis deux films ensuite.
J’ai aussi beaucoup de plaisir à travailler sur des films étrangers.

Des différences entre la façon dont les français et les anglo-saxons abordent le décor ?
C’est une question difficile. Ayant majoritairement travaillé avec des anglo-saxons, je me suis très vite adaptée à leur méthode de travail. Elle me convenait parfaitement car en totale adéquation avec ma manière d’aborder les choses.
Chaque personne a sa place, son importance. On va à l’essentiel, le travail, le film à accomplir.

En France, je ne pense pas que les méthodes de travail soient foncièrement différentes mais nous, latins, sommes peut-être plus dans l’affectif, ce qui est peut-être une bonne chose...
Cependant, je remarque quand même que le décorateur est plus concerté, donc plus considéré par les productions Anglo-saxonnes qu’en France.
Il en est de même pour l’ensemblier qui a sa place aux Oscars auprès du décorateur.

A la Fémis où vous enseignez, quelles qualités ou compétences essayez-vous de développer chez les futurs décorateurs ?
Etre décorateur ne consiste pas seulement à maîtriser les techniques de représentation : dessin à la main, logiciels, organisation du travail, réalisation de devis, gestion d’une équipe, même si ce sont là les bases.

Dans un premier temps, nous les incitons, avec des exercices, à acquérir ces techniques et réflexes indispensables au métier de décorateur, une sorte de « boite à outils » complète qui leur permettra ensuite d’être plus libres pour exprimer leurs idées dans les dialogues avec le metteur en scène, le directeur de la photo, le créateur des costumes ou la production. Ils auront aussi les moyens de représenter l’univers visuel de l’histoire du film qu’ils auront créé et de calculer son coût pour le producteur.

Dans un deuxième temps, nous leur apprenons à « désobéir ». Désobéir aux règles, aux idées reçues, aux choses établies. Tout apprentissage est fait de doutes, de questionnements, de scepticisme. Nous les incitons à être curieux, à observer, à remettre en cause, à se mettre en danger.
Ils partent dans un voyage où ils explorent leur propre créativité, leur folie respective, leurs différences, leurs fantasmes visuels personnels tout en se confrontant au regard de l’autre et des professionnels qui les guident sur le chemin.
Ils vont apprendre à s’exprimer en toute confiance, à prendre des risques à l’école, tout en restant humbles, pour aller encore plus loin ensuite lorsqu’ils seront chef décorateurs.

L’apprentissage commence à l’école mais il est constant. Nous vivons dans un monde qui évolue si vite que nous apprenons parfois en même temps que nos élèves...
C’est pour cela qu’aujourd’hui, à La Fémis, Jean-Vincent Puzos et moi sensibilisons nos élèves aux technologies numériques qui progressent de jour en jour.
Nous organisons des rencontres VFX avec des professionnels internationaux pour les élèves de toutes nos promotions. Ils sortiront de l’école en ayant approché de près les effets spéciaux, la création de décors numériques et la relation du décorateur avec le nouvel interlocuteur qui s’ajoute au triangle artistique metteur en scène, directeur de la photo, décorateur : le superviseur des effets visuels.

Quel est l’étape de votre travail qui vous donne le plus de satisfaction ?
Tout.
De l’instant où je m’imprègne de l’âme du scénario, jusqu’au moment où les regards du metteur en scène, du directeur de la photo et des acteurs se posent sur le décor et qu’ils se sentent bien pour travailler.
Entre temps, c’est tout un travail passionnant qui est mené, avec le metteur en scène, le directeur de la photo et bien sûr tous les membres de mon équipe.

Un souvenir de tournage particulièrement fort depuis votre premier film ?
Ma plus grande peur ...
Premier jour de repérages avec Woody Allen pour Midnight in Paris, premier décor, à La Cigale où répétait sur scène un groupe de rock. Seule face à lui, j’avais quelques minutes pour le convaincre avec des idées de transformations du lieu, des illustrations et ma voix tremblante, que nous nous trouvions au Moulin Rouge en 1900...
Je me jette à l’eau, pas le choix, tout le monde retenait son souffle dans les coulisses et comptait sur moi, nous n’avions pas d’alternative.
Je n’en menais pas large quand j’ai demandé à Woody s’il voyait ce que je voulais faire...Ce grand professionnel m’a simplement dit : « Vous savez, j’ai de l’imagination, ça va marcher ».
J’ai réalisé, ce jour là, que le métier de chef décorateur est aussi d’arriver à créer, dans un décor naturel, l’illusion d’être ailleurs et avec les mots convaincre le réalisateur qu’on est magicien et que ces visions prendront vie.

Un ou plusieurs décorateurs dont vous admirez le travail ?
J’admire le travail de nombreux décorateurs et en particulier Dante Ferretti (les films de Fellini, Les Aventures du Baron de Münchausen), Ken Adams (les James Bond), Robert Stromberg (Alice au pays des merveilles), Alexandre Trauner, Sarah Greenwood (Anna Karenine), Jean Rabasse (La Cité des enfants perdus), et bien d’autres...mais mon maître absolu, mon mentor est Rick Carter.
Rick n’est pas simplement un décorateur incroyablement talentueux, de Back to the future à Avatar en passant par Jurassic park, A.I, Forrest Gump et maintenant Star wars, c’est un homme d’une grande sensibilité et d’une générosité rare.
Avec lui, on ne parle pas seulement de création de décors pour donner vie à une histoire, on parle de la part émotionnelle, de l’âme du film, l’univers culturel environnant, avant même de savoir ce qu’on va construire.

Un film, une exposition, un spectacle… qui vous a marqué récemment ?
Lullaby de Benoit Philippon. Comment un film comme Lullaby est-il passé inaperçu ? C’est un bonheur visuel et sensoriel. Chaque image est un tableau. La fragilité des relations entre les personnages meurtris, qui se croisent sous le regard bienveillant d’un ange gardien, s’accentue par ce temps qui s’écoule lentement et nous fait goûter chaque image avec délectation.
La lumière de Michel Amathieu, les cadres, les brillances de ce couloir qui ponctue le film, le mur journal qui n’en finit pas de revivre, les couleurs ... Que dire de plus ? Voyez le.

Quelques mots sur le film Une rencontre ?
Mon premier film Français. Lisa Azuelos : une rencontre par hasard à la terrasse du Fumoir. Un destin qui nous réunit quelques mois plus tard pour une belle aventure humaine.
Ma crainte de ne pas avoir les codes pour faire un film français s’est dissipée dès que j’ai commencé à discuter, longuement, avec Lisa de ce qu’elle voulait faire, du film, de ses désirs. Elle a accepté l’idée de faire les décors principaux en studio, j’étais une inconnue pour elle, mais comme Woody Allen, elle m’a fait confiance et laissé carte blanche pour la création et la réalisation des décors.
A moi de la satisfaire et de lui donner chaque jour le plaisir d’investir les lieux pour travailler.

Jeu de miroirs, transparences, couleurs osées, mobilier vintage, murs qui se dérobent, le directeur de la photo Alain Duplantier, mon ensemblière Sabine Delouvrier, mon équipe et moi avons créé l’univers du film tout en nous amusant. Les deux appartements s’imbriquant comme dans un jeu de construction, la façade de l’hôtel, les fantasmes d’Une Rencontre ont pris vie dans les studios de Bry-sur-Marne.
Travailler avec Lisa, c’est aussi rentrer dans une famille où on se sent bien.

Une question manquante à laquelle vous auriez voulu répondre ?
A quand votre prochain film français ?


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