Association des chefs décorateurs de cinéma

Interview de Riton Dupire-Clément

En exclusivité | 03/03/2013

Décorateur de « Camille Claudel 1915 », le film de Bruno Dumont présenté au dernier festival de Berlin, Riton Dupire-Clément répond aux questions de l’ADC.

De la lecture du scénario à votre dernier jour sur un film, quelle phase préférez-vous ?
Toutes, pour la diversité des émotions. La lecture qui est une découverte, un champ des possibles, des images qui émergent ou s’imposent et une construction qui s’amorce. Les premières orientations sur les décors, pour les volumes, les ambiances, les matières, etc...
Les repérages qui sont l’apprentissage d’une équipe prenant ses marques, la confrontation des idées, la découverte d’un concret à mettre en adéquation avec ce qu’on a rêvé et imaginé à la lecture.
La fabrication des décors pour la mise en forme, la concrétisation de plans, d’idées, d’ambiances, et de sentir la force et la synergie de l’équipe déco qui m’entoure. Le tournage pour la vie et le sens que prennent ces décors, avec la lumière, les comédiens, etc…
Et même le dernier jour pour se dire que l’aventure énergivore qu’est un film a (aussi) une fin !

Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Le scénario : la psychologie les personnages, les ambiances suggérées. Tout ça résonne avec des images déjà vues et qui m’ont ému ou marqué : expositions (peinture, architecture, photo, design, etc…), mais aussi dans la vraie vie ! La couleur et la matière sont probablement ce qui affleure en premier, au travers de peintures le plus souvent. Et chaque film est une expérience nouvelle, qui nécessite une remise à zéro et d’imaginer un angle d’attaque et un point de vue toujours renouvelés. Faire table rase, autant que faire se peut.

Comment exprimez-vous vos idées ?

Par références, analogies ou associations d’idées : je décris, je parle beaucoup et je réfléchis à voix haute ! Puis vient la phase d’illustration, par des références concrètes, des couleurs, des matières. Et des plans-masse, qui sont pour moi aussi parlant qu’un dessin purement illustratif, et très explicites sur le potentiel d’un décor, pour le découpage, etc...

En trois mots, cinéma et télévision, quelle différence ?
Temps, moyens, finalité. Si j’aborde le scénario et le travail de la même manière, avec la même conviction et les meilleurs intentions, on est trop souvent rattrapé par le manque de temps et de moyens pour la télé. Pour quelque secteur que ce soit (lumière, cadre, décor, etc…) on nous pousse trop souvent à aller vite et à l’essentiel. Question de moyens, d’une part et de finalité d’autre part. Le film télé cherche trop souvent une rentabilité au détriment de l’artistique. Mais ce n’est heureusement pas vrai pour tous les projets !

En quoi avez-vous changé depuis vos débuts ?
Avant, je faisais partie des jeunes de l’équipe ! Mais si chaque cheveu blanc matérialise probablement un peu plus d’expérience et de maturité, l’excitation et l’émerveillement sont toujours les mêmes !

Vos expériences à l’étranger ?
Assez peu nombreuses et qui tiennent sur les doigts d’une main. Pour des raisons scénaristiques pour l’une, comme pour des raisons financières pour l’autre. Expériences teintées d’exotisme, que ce soit en Afrique comme en Europe, à voir les équipes étrangères travailler avec leur façon de faire à chaque fois particulières. Mais des expériences humaines et des rencontres toujours enrichissantes.

Un film qui vous a marqué ou influencé ?

Thérèse, d’Alain Cavalier, qui se joue de l’absence de décors, mais aussi Dead Man de Jim Jarmusch, pour la poésie, pour l’homogénéité et la cohérence des interventions artistiques (lumière, décor, costumes, musique, son, etc…), et ne serait-ce que pour la métaphore elliptique de la conquête de l’ouest, résumée dans le voyage ferroviaire du héros au début du film ! Je pourrais aussi citer les films de Tati, ou Le limier de Mankiewicz, dont le décor est un personnage primordial.

Un décor qui vous a fait rêver ?
L’exposition « Cités-Cinés » à la Villette en 1987. Un souvenir magnifique : la découverte de la magie du décor de cinéma et de la fabrication d’une fausse réalité. J’éprouve encore cette émotion en entrant sur un décor aujourd’hui, avec en prime la conscience de la somme des énergies et des savoirs nécessaires à ce résultat.

Quelques mots sur « Camille Claudel 1915 », de Bruno Dumont ?

Une aventure magnifique et exigeante : imaginer la création d’un univers réaliste (cette fausse réalité) et des partis-pris étonnants et assumés (car documentés) au début du siècle dernier. Un réalisateur précis, travailleur, qui donne du sens et te pousse dans tes retranchements (ce qui te force à donner le meilleur !), avec le souci d’un certain réalisme. Un projet ambitieux et humble à la fois, d’une grande cohérence, et une très belle aventure humaine. Un film auquel je suis fier et heureux d’avoir participé. Bon, là, j’ai l’impression d’être le flatteur qui sert la soupe, mais c’est pourtant sincère !

La question manquante à laquelle vous auriez aimé répondre ?
« On ne voit pas bien les décors que vous avez fait pour ce film… ?! ». Parce qu’un décor réussi est pour moi un décor qu’on ne remarque pas, un décor juste - à défaut d’être beau - dont on ne peut discerner la fabrication du réel. C’est évidement encore plus vrai sur un film contemporain. Mais je me réjouis de cette "invisibilité", de ce que l’effort s’efface derrière le résultat. Ceci est évidement moins évident pour un film d’époque ou pour un film dont un parti-pris onirique ou irréaliste, par exemple, est assumé, et qui bluffe un peu plus parce que remarquable.


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