Association des chefs décorateurs de cinéma

Anna Falguères raconte "L’Avenir"

En exclusivité | 14/04/2016

Après Eden, L’Avenir est la seconde collaboration entre Mia Hansen-Løve et ANNA FALGUERES (ADC). Elle raconte son travail sur ce film qui a pour personnages des professeurs et des étudiants en philosophie. Un décor autour des livres.

Comment avez-vous été amenée à travailler avec Mia Hansen-Løve ?
C’est un heureux hasard. « Eden » était au départ développé par les Films Pélléas et une coproduction était envisagée avec la Belgique et le Luxembourg. Mia cherchait un nouveau décorateur français et c’est le co-producteur belge qui a pensé à moi. Nous avions déjà travaillé ensemble sur plusieurs films de Joachim Lafosse.
J’ai donc rencontré Mia dont j’aimais déjà le travail et je crois que nous nous sommes appréciées et reconnues dans une façon d’être tenace et une certaine pudeur.

Comment formule-t-elle ses demandes de décor ?
Mia est la personne la plus précise avec laquelle j’ai pu travailler. C’est très agréable. Elle accorde de l’importance aux objets, connaît l’importance des accessoires et s’appuie sur eux pour initier les mouvements de ses personnages qui sont à la base de sa mise en scène. Ainsi, même si tout n’est pas vu, tout est utile et acquiert du sens.

Après la lecture du scénario, je fais un dépouillement assez précis qui reprend, au delà des accessoires importants, les intentions décors qui apparaissent à la lecture et celles que j’aimerais proposer. J’aime croire que parfois le décor ou l’environnement du personnage peut aider à exprimer un sentiment caché ou refoulé. Cette approche impressionniste est celle qui me nourrit le plus.

Ensuite, avant la préparation pure et dure, nous nous voyons pour discuter des intentions. Elle me parle de ses références, qu’elles soient autobiographiques ou non et me cite des artistes qu’elle aimerait voir figurer dans le film. Pour « L’Avenir », au delà du travail sur les livres, elle voulait mettre en avant Vallotton et les impressionnistes danois dont Hammershøi. Elle me donne des livres aussi, ici par exemple un livre sur l’affaire de Tarnac comme inspiration pour la ferme de Fabien.

Le découpage et le rythme du film étant réfléchis en terme de déplacements, de circulation, elle me donne aussi un schéma simple de certains décors et la disposition idéale des pièces et de certains meubles pivots. Une fois ces informations transmises, elle me laisse en charge et libre. Elle a une capacité à faire confiance que je trouve assez rare.

Et vous-même, sous quelles formes lui faites-vous des propositions ?
Après ces étapes à deux, j’essaye de transmettre et défendre l’exigence de Mia à mes collaborateurs et de la tenir. J’apporte une attention particulière à tous les accessoires de jeu que je fais fabriquer ou rechercher très tôt dans la préparation afin de les valider avant de les présenter à Mia, et lui laisser le temps de réagir si besoin.
Pour ce qui est des décors, je ne montre pas tant que ça. Lorsque je pense à retapisser la chambre de la mère, je lui propose des teintes, des rideaux bien sûr, mais il lui arrive aussi de me laisser choisir. Nous échangeons des photos des meubles les plus importants puis, souvent nous nous perdons un peu de vue car la préparation s’accélère et les différents déplacements nous imposent une distance.
En règle générale, j’essaye de présenter les décors principaux un jour avant le tournage minimum et je m’applique, accompagnée de mon équipe, à les rendre aussi vivants que possible.

Comment avez-vous imaginé l’appartement de ce couple d’enseignants ?
Je suis partie des références dont Mia m’a parlé, à savoir le souvenir de l’appartement de ses parents. Travailler à partir des souvenirs se rapproche de l’image cinéma. Il y a un mélange de vérité et d’arrangements de cette vérité que le temps et la personnalité permettent.

Pour l’appartement, le cœur de la réflexion était la bibliothèque du couple, c’était le cœur de tout. La dessiner, puis la mettre en forme m’a pris beaucoup de temps. Je voulais tellement qu’elle ait l’air de s’être constituée dans le temps, qu’elle ait réellement l’air de combiner deux entités.
J’ai repensé aux livres que mes parents avaient avaient mis fièrement dans leur bibliothèque comme le début de quelque chose qui les constituait et sur lequel ils pourraient s’appuyer. Je voulais rendre perceptible tout ce temps passé pour qu’il reste en mémoire lors de la séparation.

Ensuite, comme toujours, je cherche les premiers objets et meubles qui entreront en résonnance avec l’idée que je me fais de l’atmosphère. Parfois, les mots et les visuels de référence ne suffisent pas et ces premiers objets choisis donnent le ton au reste de l’aménagement.

Mia Hansen-Love avait-elle des demandes particulières pour le style de l’appartement, le mobilier ?
Nous cherchions un immeuble d’architecture moderne qui donne sur du vert, un peu de nature. Mia voulait retrouver l’ambiance de certains immeubles du 13ème ardt. Une fois l’appartement trouvé (à Lyon), nous nous sommes dit que nous pourrions être près de Vincennes.
Pour l’intérieur, Mia voulait du bois, une inspiration nordique et des meubles simples, du goût mais pas énormément de moyens. Quelques meubles de familles aussi. Nous nous sommes mis d’accord sur des gammes de couleurs douces et végétales empruntées aux impressionnistes.

Vous avez mentionné l’importance de la bibliothèque et des livres...
En ce qui concerne les livres, nous avons fait un travail gigantesque. Mia tenait à ce que chaque livre présent à l’image puisse être présent dans une vraie bibliothèque de prof de philo. De mon côté, j’embrassais son point de vue mais je devais le défendre quotidiennement auprès du directeur de production et des mes collaborateurs. Je savais que ce serait long et difficile mais j’étais persuadée que ça en valait la peine.

Pour lister les ouvrages que nous pourrions faire figurer dans la bibliothèque du couple, nous avons été conseillés par les parents de Mia, professeurs de philosophie. Pour la bibliothèque de Fabien, j’ai proposé après documentation une longue liste d’ouvrages et de philosophes susceptibles d’y figurer et nous l’avons fait valider par des initiés. Trouver tous ces ouvrages et déménager tout ce volume avec les moyens que nous avions était un défi que personne n’avait réellement anticipé.

Pour ce qui est des Editions Cartet et de la collection d’essais de Nathalie (Isabelle Huppert), la difficulté était d’éviter le plagiat tout en s’interdisant l’utilisation d’éditions réelles. Mon graphiste et moi avons travaillé assez tôt sur cette collection qu’il fallait faire imprimer en conditions réelles, puis le choix du décor de la maison d’édition avec ses grandes vitrines sur rue m’a convaincu d’imaginer et de faire réaliser d’autres couvertures, d’autres collections. Le travail de graphisme a été considérable.

Dans l’appartement de la mère, pas de livres mais de nombreux objets qui rappellent sa jeunesse
Mia avait une idée très précise, elle cherchait à évoquer le souvenir de l’appartement de sa grand-mère. Elle voulait un dernier étage de charme dans le 5ème arrondissement de Paris. Nous avons refait la chambre en tissu tendu et une bonne partie de l’aménagement mais la base et l’âme de l’appartement était déjà proche de ce que nous cherchions : une sorte de boudoir plein de souvenirs modestes d’une splendeur passée.
Il s’agissait de rendre le caractère singulier de cette femme, d’entrapercevoir ce qu’elle avait pu être mais aussi ce qu’elle n’avait pas été, pour sa fille notamment.

Quel a été votre travail sur la maison dans le Vercors ?
Nous avons simplement aménagé l’intérieur et l’extérieur. Le lieu était sublime et par conviction, la propriétaire avait renoncé à beaucoup de choses, elle vivait avec très peu. Mon équipe et moi nous sommes mis dans la peau de ces jeunes philosophes et avons tout fait au plus simple, avec les moyens qui nous entouraient. Sous le tilleul à l’extérieur, nous avons construit un barbecue en pierre.
A l’intérieur les bibliothèques ont été faites de bois épais, et la majorité de ce qui fait la vie du décor a été loué chez des voisins dont les idées rejoignaient celles du personnage.
La propriétaire nous a beaucoup aidé, en réaménageant son portager et nous a conseillé sur les plantes à y faire figurer. Finalement, seuls les livres et les accessoires allemands que nous avions fait venir en début de préparation ont été des pièces rapportées.

Certains intérieurs de « Eden »sont assez proches de ceux de « L’avenir » : du bois, des livres, des tableaux... Ils dégagent le même sentiment de douceur, de calme. Faut-il l’attribuer à vous ? à la réalisatrice ?  
Et bien certainement un peu aux deux. L’appartement de la mère dans « Eden » et celui d’Isabelle Huppert sont en fait inspirés du même lieu, et d’un même souvenir.
Ils sont en quelque sorte une déclinaison l’un de l’autre. Deux regards différents sur des présents différents.

Quelques mots sur les (nombreux) décors de « Eden », situé dans le milieu de la House music des années 1990 et 2000 ?
Sur ce film, l’entreprise était tellement folle que s’en était grisant. Tout le monde ne parlait que du Queen mais il y avait tant à faire et à découvrir.
Le projet a mis du temps à se mettre en route et finalement il m’a accompagné presque une année avant que nous n’entamions la préparation. Mia m’a fait rencontré beaucoup des acteurs de l’époque et ils nous ont ouvert leur archives matérielles et sensorielles.

J’étais passé à côté de la French touch lors de mes années d’études à Paris, et j’ai été ravie de mieux connaître ce milieu et de lui rendre hommage par le travail. Dans ce mouvement, il y a une demande aveugle d’insouciance qui annonce une forme de deuil.
C’est une période charnière qui peut aujourd’hui se comprendre entre autre par sa musique.


Eden (2014)

Avez-vous débuté dans le cinéma par choix ou par opportunité ?
Adolescente, j’étais interne dans un lycée de province qui proposait une option cinéma. N’en ayant pas connaissance je ne m’y étais pas inscrite. Pourtant, c’est au sein des élèves qui suivaient cette option que j’ai trouvé mes amis les plus solides. A la fin du lycée, lorsqu’ils sont partis à Bruxelles tenter l’Insas pour avoir Bruno Nuytten comme prof d’image, je les ai suivis.

Je n’ai pas intégré l’école mais j’ai commencé à faire les décors de leurs exercices et de leurs films de fin d’études parce que c’était quelque chose que je pouvais faire. C’était instinctif et il n’y avait pas vraiment de jugement, finalement j’étais en élève libre et c’était une entrée en matière qui me convenait parfaitement.

Et l’entrée dans la profession ?
La suite - on dirait que ça se passe il y a un siècle : pour gagner ma vie j’ai appelé les décorateurs trouvés dans les pages jaunes depuis mon téléphone fixe et un seul m’a répondu, Pierre Ranson.
C’était à Bruxelles, il m’a donné rendez-vous le lendemain pour un essai sur le plateau d’une pub. Pour moi, ça a été une révélation, dix heures sans m’ennuyer et je me sentais utile. A la fin de la journée j’étais engagé pour les trois jours suivant.

Par la suite, j’ai fait tous les postes, de ripper à première assistante. Quelques années plus tard, j’ai eu la chance qu’un des élèves de l’école me demande de faire son premier long métrage, c’était Joachim Lafosse qui tournait « Nue propriété » avec Isabelle Huppert…

La question qui n’a rien à voir : un film, un spectacle ou une expo qui vous ait marquée récemment ?
J’ai vu « Un château en Italie » de Valéria Bruni Tedeschi et le film m’a attrapée. Il y avait une façon de parler de l’impuissance de l’être face à ce dont il est issu et ce qu’il peut mettre en place qui m’a profondément ému. Une autodérision et une irrévérence incroyable aussi. Une envie de dire merci après.


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